Michaël Arcadia

L´immortel

Le vieil homme s’installa sur son banc. Il venait là tous les jours sauf le lundi. Il ne se lassait pas de regarder. Il écoutait et il parlait aussi. Pourtant c’était le silence et il était seul. Un vieillard fou ? Pas du tout.



Devant lui, toujours le même spectacle d’une rare beauté qui s’étalait géométriquement de gauche à droite et de bas en haut.

Ce n’était pas l’uniformité dans les couleurs. Un panel de couleurs extraordinaires offrait aux yeux un spectacle captivant.

Pour le vieil homme, les couleurs assemblées harmonieusement représentaient sa vie, tout ce que la Terre recélait d’important. S’il y avait des choses à ne pas oublier, c’était bien ça. Il savait qu’ils ne les oublieraient pas. Et quand l’heure de partir serait venue, il les emporterait avec lui.



En face, un jeune homme jouait du piano. Ses doigts longs et fins faisaient battre le cœur de son instrument. Droit et fier sur son tabouret, il semblait que rien n’aurait pu le troubler. Ce n’était pas les raclements de gorge ni les reniflements du catarrheux qui auraient pu le déranger.

Le contraste des visages était saisissant, l’un était serein, l’autre plissé et inquiet. Pour le vieil homme, le jeune était un somnambule qui ne se souciait pas des dangers.



« Tu n’es plus surpris de me voir mon bel innocent. Depuis que je t’ai retrouvé, je ne t’abandonne plus.» lançait le vieil homme au pianiste.

Puis le vieillard chantonnait, le garçon l’entendait mais par une certaine connivence il le laissait faire, il avait l’habitude et surtout il respectait le vieillard, le tancer vertement c’était lui interdire un plaisir qui était peut-être bien le dernier.

Tour à tour, c’était de la mélancolie, de la joie, de la tristesse qui envahissait le cœur du vieillard.

De loin, il semblait que le vieux tremblait. Mais en regardant de plus près, on pouvait constater que les doigts du vieil homme mimaient ceux du jeune homme. Usés par le temps et l’arthrite, ils étaient néanmoins en harmonie avec ceux du jeune pianiste.

Il admirait ce jeune garçon qui très tôt avait trouvé sa voie. Il le savait doué mais c’était à chaque fois le même émerveillement. Cette trinité : le jeune homme, le piano et la musique, était un enchantement.

Les sons pénétraient le vieillard jusqu’au plus profond de son âme. Chaque note exprimait un sentiment et le portait aux anges. Du piano émanaient des sons courbes et tassés semblables aux pensées les plus justes. Les vérités sortaient des si, des ré et des mi, renforcées par les sol, les do et les fa et ponctuées par les la. La corde sensible du vieil homme vibrait. Il oubliait tout le reste qui en somme n’était rien.



Toute sa vie, il avait aimé. Non pas une femme, simplement la musique, pouvez-vous comprendre cela ? Sorti du schéma famille rangée, on vous regarde comme un excentrique, un drôle. Il avait été conscient de ça toute sa vie, et pourtant il était fier de son choix. Solitude ? Oui mais une solitude riche…

La musique lui avait permis d’éluder les énigmes qui jalonnent et obscurcissent notre vie.

Avez-vous connu la liberté ? Celle où vous décidez de tout ? Avec la musique, vous êtes libre d’aller où vous voulez. Mais cela ne s’acquiert pas sans une certaine discipline. Ne pas être déconcentré par le monde, suivre des règles d’ascète mène paradoxalement à la liberté.



Derrière le pianiste, une fenêtre ouverte invitait à la promenade. Mais le vieil homme était maintenant trop faible pour arpenter le monde. Sa seule compagne était maintenant sa canne. C’était elle qui limitait ses déplacements, et non son état de faiblesse s’arguait-il. Il était donc mieux ici à regarder et à écouter.

Et puis à quoi bon sortir, tout avait été vécu, des moments magnifiques à ceux plus horribles. En fait tout ce qu’une vie bien remplie offrait : du sang ; des rires ; des pleurs ; la beauté ; la mort ; la laideur ; la bêtise ; la guerre puis la paix ou inversement ; l’aurore ; le crépuscule ; le goût d’amertume ; le goût sucré ; les baisers salés, volés ; les baisers d’adieu…

« Tu n’as encore rien vécu mon petit, ta crédulité te préserve encore du tourbillon de la vie.»

Regarder la pureté, sentir la candeur, quoi de plus beau ici bas pensait le vieillard en inspirant longuement.

« Ton univers, c’est la musique. Construit ton monde et tu seras Dieu.» Le vieux mâchonnait cette phrase et la répétait inlassablement. Il aurait souhaité que le jeune homme comprît.

Seulement, il y avait plusieurs mondes, et tous se chevauchaient. La bulle du jeune homme allait bientôt éclater. Le vieil homme le savait, il voulait que le petit ait connaissance de ce qui allait arriver.



On ne reste pas longtemps indifférent lorsqu’on est un jeune prodige. Déjà beaucoup de monde orbitait autour du jeune homme et pensait à des contrats mirobolants. Le vieillard voulait le protéger à tout prix.

Il savait qu’on allait le tuer avant sa mort. Le jeune allait être aimé puis oublié : c’était sans doute la mort la plus insupportable.



Le temps était compté pour le vieillard. C’est pour cela qu’il venait chaque jour. Le vieux partirait, le jeune resterait. Le vieillard espérait transmettre un héritage moral avant son départ. Cette mission lui tenait à cœur. Il avait tout vaincu, mais le temps lui semblait un adversaire imbattable. La seule échappatoire était le jeune pianiste. L’un, immortel, resterait, l’autre fait de chair s’en irait.

Et le travail n’était pas simple. Il était long et déroutant. Mais l’imagination sans bornes du vieillard, était un atout précieux pour réussir. D’aucuns pensaient qu’il était gâteux. En réalité, ils ne comprenaient rien. Avoir sa jeunesse en face de soi est difficilement gérable, on devient vite ridicule. Il faut se garder de juger trop hâtivement sans vivre la situation.



Le vieillard n’était pas seul à regarder le jeune homme, d’autres se pressaient et étaient pressés de voir. Ils n’écoutaient pas, n’avaient rien à dire, ils voulaient voir. Un court instant à consacrer puis on passait à autre chose, c’était ça la vie des pauvres gens. Il arrivait qu’ils bousculaient le vieillard sans s’en rendre compte.

C’était la vie qui le bousculait encore et toujours. D’où venait cette frénésie ? Qui poussait ces inconscients et vers où les poussait-on ?

« Réveillez vous, réagissez, vous passez à côté du vrai, du beau… » Le vieillard avait beau s’égosiller, on ne l’entendait pas. Les personnes qui étaient à côté s’enfuyaient tout ébaudies.

Dans une vie on a plusieurs visages. Le vieil homme n’était pas envieux de celui du jeune. Pour lui, ils étaient complémentaires, l’un émettait de la beauté, l’autre de la sagesse. A présent, les deux hommes étaient inséparables. Après avoir retrouvé sa jeunesse, on ne veut plus la quitter, on en tombe bêtement amoureux. C’était un narcissisme malsain mais facilement excusable. Qui n’est pas compatissant envers un vieil homme ?



Le tableau qu’offrait la fenêtre ouverte était d’une rare beauté aussi. On voyait des arbres dont les feuilles frémissaient et semblaient vouloir s’envoler. Elles avaient encore le temps, on était en avril. Elles étaient encore bien vertes. Posées sur les branches, elles donnaient aux arbres une chair verte. La vie circulait dans chaque nervure et semblait inviter le jeune homme à sortir : c’était le printemps. L’automne, c’était le corps du vieillard…

« Continue de jouer, tu es le seul plaisir qu’il me reste… Et pour quelques francs, je pense que ce n’est pas cher payé. » Le prix du ticket d’entrée !

Au moment de partir, le vieil homme s’était juré de prendre la main du jeune homme et de ne plus la lâcher. Le vieillard lui avait déjà demandé cette faveur qui ne dérangeait nullement le jeune homme. Celui-ci continuait à jouer sans se soucier véritablement de son spectateur, sans entendre un mot.



Il était déjà 19 h 45. Le gardien agitait sa cloche avec une énergie non dissimulée. Elle traduisait le fait qu’il était content de finir sa journée. En effet, dans un quart heure, le musée allait fermer. Chacun allait rentrer chez lui. Les tintements avertissaient les derniers visiteurs qu’il était temps de partir.

Difficilement, le vieil homme se leva. Les membres tout engourdis tout comme son cerveau, il revenait petit à petit dans son monde. Demain il reviendrait communier avec son tableau. Car c’était bien son tableau. Soixante-dix ans plus tôt, un peintre célèbre l’avait représenté à l’âge de 15 ans, jouant du piano.

Une larme coulait sur le visage du vieil homme. Il lui semblait en se retournant vers le tableau qu’une larme coulait aussi sur le visage du jeune homme. C’était émouvant de se savoir jeune à jamais.

 

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Published on e-Stories.org on 09/11/2009.

 

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