David Sellem

Quand ça grouille...

 

     Dans les nouveaux asiles rien ne semble avoir changé. Les psychiatres et les infirmières sont toujours en blanc, les patients sont toujours des malades, la folie est toujours la folie. Pourtant, rien n’est pareil. Les idées sont mortes, les livres sont à la cave, les traitements sont muets. Les nouveaux asiles ont oublié, oublié que les hommes parlent, oublié que c’est la parole qui les a fait, les a défait, les refera… Quand les fous parlent, on les fait taire, quand ils se taisent, on les dit guéris, pour peu qu’ils admettent qu’ils déliraient, ils deviennent des saints. Ce sont donc les temples des nouveaux prophètes, des nouveaux sages, ceux là même qui gênent la bonne évolution de la société, vers une société toujours plus avide d’uniformité, de placidité.

-« Pourquoi vous vous arrêtez ? »

-« J’ai dans l’idée que vous ne me croyez pas… »

-« Continuez, je vous écoute »

-« Vous allez le noter tout ce que je vous dis là ? »

-« Et bien, je prendrai quelques notes pour moi oui, mais ça restera succinct»

-« Je ne souhait pas que vous écriviez ce que je vous dis, personne ne doit savoir ce que je vous dis, on est d’accord ? »

-« Oui d’accord, ça restera entre nous, comme je vous l’ai déjà précisé »

     L’attente est tendue de part et d’autre, comme avant l’orage lorsque l’odeur du macadam brulant éveille la nervosité de tout le monde, mais sans que personne ne s’en aperçoive. Les phalanges craquent, les inspirations se font plus profondes, le regard intimidé devient presque méfiant.

-« ça a commencé il y a cinq ou six ans... au début je n’y faisais pas attention, je ne sais pas pourquoi c’est arrivé la première fois… je parlais avec quelqu’un et au moment de lui dire quelque chose de très important, c’est arrivé, j’ai fait comme si ça n’existait pas, mais je me souviens parfaitement de ce qui s’est passé… je crois que j’ai essayé d’occulter l’évènement, pour ne pas y attacher une importance, pour… ne pas m’inquiéter, et surtout ne pas croire à ce que je voyais… parce que je sais bien, et je le savais déjà à l’époque, que ce que je voyais, là, n’existe pas…  c’est ce que vous attendiez que je dise n’est-ce pas ? Ben oui, c’est votre métier… et après vous me direz que ce sont des hallucinations ou si vous êtes un peu moins con que la majorité des psychiatres vous me direz que c’est une production de mon esprit, que j'ai beaucoup d'imagination ou un truc dans le genre… »

-« C’était quoi cette première fois ? Vous pouvez essayer un peu de me dire ce qui s’est passé pour vous à ce moment là ? »

-«Je vous l’ai dit, je discutais et… j’ai dit à quelqu’un quelque chose d’important, qui le concernait, et là… enfin non, déjà avant, juste avant que je parle j’ai senti comme quelque chose de différent, c’est vraiment bizarre, il y a un avant et un après très net, vraiment c’est très précis dans ma tête… et une fois que j’ai eu ouvert la bouche pour répondre alors là, ça a grouillé de partout… et depuis, à chaque fois que j’ai à dire quelque chose de très important à quelqu’un, qui ne me concerne pas directement, et bien ça se reproduit… »

-« Et quand vous dîtes ça a grouillé, ça signifie quoi ? Qu’est-ce qui a grouillé partout ? »

-« Ah, enfin ! On y arrive ! Enfin vous la posez votre vache de question diabolique, cette question qui a mené des milliers de pseudo sorcières sur le bûcher, des milliers de pseudo malades tout droit par la case neuroleptique voire même aux électrochocs ! Mais vous n’avez pas honte !? J’ai toujours trouvé les psychiatres diaboliques… foncièrement mauvais… sans doute parce que  ce sont de faux médecins, des médecins en carton qui ont oublié ce que c’est l’âme… vous n’êtes pas philosophe n’est-ce pas ? Non, vous préférez jouer au docteur avec des radios du cerveau, comme si on pouvait y lire comme dans le marc de  café,  avec des pilules, comme si ça pouvait soigner quoi que ce soit, qui que ce soit… »

-« Je m’intéresse à la philosophie, mais mon métier… effectivement, je suis docteur en psychiatrie, et je suis là pour vous écouter, pour vous soigner aussi.. »

-« Je n’ai pas besoin d’être soigné ! J’ai besoin d’être entendu, et je ne sais pas si ça c’est dans vos cordes ! »

-« Dites quand même, et puis si ça ne vous convient pas, nous aviserons, je vous rappelle que vous pouvez partir d’ici quand vous voulez, je ne pourrai vous retenir en aucun cas… vous êtes là, d’après ce que j’en ai compris, parce que vous le voulez bien…»

     Il n’existe pas de bien-être, mais un bien dire. De la même manière, il n’y a pas de communication idéale, et le bonheur est un mensonge dont tout le monde se pare. Mais il y a des discours. Des discours qui tournent ronds, et des discours qui ne tournent pas ronds. L’important est que ça continue de tourner, un discours ne sert qu’à ça en réalité. Un discours ne sert rien d’autre que lui-même. Quel que soit son sens…

-« Oui…  Au début c’était des choses floues, que je n’arrivais pas bien à distinguer... en fait je crois que je ne voulais pas les distinguer… cette furtivité, cette noirceur… et puis ça s’est accentué, comme si ça insistait, plus je luttais contre, plus ça se faisait présent… et puis j’ai cessé de lutter et j’ai alors vu… quand je parle avec certaines personnes, de choses importantes, il y a… comme… des araignées qui apparaissent sur les murs… elles sortent de derrière les meubles, les armoires, les cadres, les chaises, et elle cavalent sur les murs, elles montent le long des murs jusqu’au plafond et lorsqu’elles atteignent le plafond, elles disparaissent, comme si elles s’évaporaient, comme si elles se désintégraient… enfin je ne sais pas comment le définir, mais je sais que ça va très vite et que… en fait je m’exprime mal, c’est comme si il y avait des araignées, mais en fait je sais qu’il n’y en a pas, je veux dire…  vous pensez que je délire n’est-ce pas ? »

-« Et bien qu’est-ce que vous en pensez vous de ces araignées ? »

-«Je  n’en sais rien… des araignées au plafond… pffff…. Vous devez penser que je me fous de votre gueule hein ?! Mais malheureusement non, je les vois vraiment…  et je ne sais pas quoi en penser, elles sont là, c’est tout… »

-« Mais vous n’avez pas une idée de ce que c’est ? de… comment cela se fait que vous percevez des choses dont vous dîtes qu’elles n’existent pas ? »

-« Vous me demandez si j’ai une théorie à propos de ces araignées qui n’existent pas ? C’est bien ça ? »

-« Oui en quelque sorte…  on se fait tous à peu près une idée à propos de ce qui ne va pas dans la vie.. »

-« Au début j’ai pensé que j’étais malade genre Creutzfeld Jacobs et puis je ne suis pas assez hypochondriaque pour y croire vraiment alors j’ai pensé que c’était… ce qu’il y avait de mauvais qui se matérialisait et disparaissait… tous simplement… »

-« Ce qu’il y avait de mauvais ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

-« Et bien, vous savez les mauvaises ondes, le mauvais karma, les… comment vous dîtes… les pulsions de mort ou Thanatos  c’est ça ? J’en sais rien moi comment appeler ça ! Je sais juste que c’est… ponctuel…  et que ça me surprend à chaque fois et que ça ne dure pas… »

-« Et pendant toutes ces années, vous n’en avez parlé à personne ? »

-« à personne oui, jusqu’à récemment, jusqu’à ce que j’en parle à un couple d’amis, ce sont eux qui m’ont amené ici dans le service, pour rencontrer un psychiatre, vous en l’occurrence… avant que je l’ouvre, je vivais ça tranquillement oui… j’aurais mieux fait de continuer à fermer ma gueule…»

-« C’était possible ? »

-« Non… et ça m’a d’autant plus surpris que je suis quelqu’un de plutôt taciturne, alors là, non seulement je l’ouvrais, mais en plus pour leur dire des trucs… des trucs de dingue…  je sais que c’est ce que vous pensez, que je suis dingue… vous avez vos manuels là dans lesquels vous lisez qui est normal et qui ne l’est pas, je sais que c’est comme ça que ça marche, pour vous… »

-«Je ne suis pas là pour juger si vous êtes normal ou pas normal, je vous l’ai dit, je suis là pour vous écouter… et j’essaie de comprendre ce que vous me dîtes… »

-« Si j’y croyais à ces araignées ça serait plus simple, j’irais acheter un grand vaporisateur d’insecticide, et je me débarrasserais d’elles en deux coups de pschitt ! Mais l’ennui, c’est que je n’y crois pas… et je sais bien que ce ne sont pas  non plus des hallucinations, pour répondre à votre question… »

-« Je ne vous ai pas posé de question »

-« Non pas à moi, à vous… je sais que c’est la question que vous vous posez.  Est-ce que ce type est halluciné ? Est-ce qu’il délire ? Ce sont les questions que vous vous posez à mon sujet… et je ne vous en tiens pas rigueur, vous faîtes votre métier après tout, enfin vous essayez… au fait, je vous l’ai déjà dit, mais je ne souhaite prendre aucun traitement, aucune molécule, et je veux pas passer de test genre avec des tâches d’encre ou des conneries comme ça… ce que je veux c’est juste… »

-« Oui, vous me l’avez déjà précisé, être entendu, et j’en ai pris bonne note, mais vous savez je suis médecin et si votre état le nécessite, je serai peut être amené à vous prescrire un traitement, et après vous en ferez ce que vous voudrez, quand aux tests, je n’ai pas l’intention de vous en proposer, et de toute façon vous auriez la possibilité de les refuser et»

-« Non, vous savez votre baratin de médecin vous pouvez l’économiser, moi j’ai accepté de vous parler parce qu’on m’a dit que vous êtes psychiatre, c'est-à-dire quelqu’un qui s’occupe de l’âme, de l’esprit, et surtout de la parole! Si j’avais voulu des médocs, je serai allé chez mon médecin généraliste, je vous parle parce que vous occupez de l’âme avant tout n’est-ce pas ? »

-« Et  bien c’est un peu plus compliqué que ça, je m’occupe de l’esprit aussi comme vous l’avez dit, et aussi du cerveau, enfin c’est un tout »

-« Et bien moi je vous demande de ne vous occuper que de mon âme. »

-« Attendez une minute, qu’est-ce que vous voulez exactement ? »

-« Je veux être entendu, pas soigné, pas hospitalisé, pas médiqué, je veux être entendu ! Entendu ? »

     La tension est palpable, le savoir des livres est une illusion qui ne fonctionne pas devant la lucidité, qu’elle soit sage ou folle, c’est la même chose. La guérison est un leurre du passé et de l’avenir, en fait toujours le même, l’humanité ne peut être soignée, ni collectivement, ni individuellement, simplement parce qu’elle n’est pas malade. La psychiatrie, victime d’un rapt, se fait passer pour une science, comme sa grande sœur la médecine, déjà démasquée depuis longtemps devant les tribunaux. On fait croire, mais la foi est interdite, on dit traiter, mais la maladie est proscrite. Il y a la vérité, mais elle est sans effet, enfin il reste l’ironie…

-« Vous avez essayé l’insecticide en pschitt ? »

-« Mais bien sûr que j’ai essayé l’insecticide ! Ça marche pas ! Ni les prières, ni les lunettes noires, ni rien en fait ! Enfin j’ai pas encore essayé le prédateur naturel des araignées… »

-« Qu’est-ce que c’est ? »

-« Le prédateur naturel ? »

-« Oui c’est quoi ? »

-« Ben il y en a plein, les lézards, les… oiseaux, les félins… il y a un chat chez certaines personnes où je n’ai jamais vu d’araignées, jamais ! C’est peut être lié… »

-« Vous n’y avez jamais vu d’araignées… en vrai vous voulez dire ? Enfin dans quel sens ? »

-« Mais vous vous foutez de ma moi !? De quoi on est en train de parler là ?!  Evidemment que j’ai jamais pensé à essayer de l’insecticide ou quoi que soit d’autre d’ailleurs ! Je vous l’ai dit, ce que je vois, je n’y crois pas… du tout… d’ailleurs il n’y a rien qui apparaît dans ces moments là, mais c’est tout comme… »

-« Attendez, je ne comprends pas bien, vous les voyez ou vous ne  les voyez pas ?! »

-« Je vois comme si il y avait des araignées ! Et elles cavalent partout le long des murs, c’est incroyable, oui… je sais… »

-« Les araignées ça vous inquiète d’habitude ? Enfin vous avez des phobies pour les araignées ou d’autres choses ? »

-« Je ne crois pas vous avoir laissé entendre que quoi que ce soit m’effrayait au point de faire de moi un phobique ! Vous m’écoutez ou quoi !? »

-« Oui ! Oui ! Mais j’essaie de comprendre… parce que pour l’instant, je vous avouerai que je ne sais pas bien comment je pourrais vous aider…»

-« Enfin ! Vous savez, en me disant ça, vous m’aidez déjà… vous êtes comme moi, vous ne savez pas quoi en faire… ça me rassure docteur, vraiment… Tiens ! Elles sont là, il y en a partout derrière vous…  elles sont déjà parties… je ne m’inquiète pas, je sais qu’elles reviendront… »






 

 
 
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All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of David Sellem.
Published on e-Stories.org on 03/17/2011.

 

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